Scénarios du système agro-alimentaire du bassin de la Seine à l’horizon 2040

Scénarios du système agro-alimentaire du bassin de la Seine à l’horizon 2040

Gilles BILLEN1

1 UMR Metis 7619, Sorbonne Universités, UPMC/CNRS, Paris.

 

Le fonctionnement du système agroalimentaire du bassin de la Seine, et de l’Ouest de la France en général est aujourd’hui particulièrement cloisonné entre la culture céréalière, principale production de l’axe Seine, et l’élevage, principale production de la Bretagne et des Pays de la Loire.

Dans les scénarios futurs du bassin à l’horizon 2040, la question de l’agriculture est centrale. L’impact sur l’environnement des cultures intensives est aujourd’hui de mieux en mieux caractérisée, et des pistes de changement des modes de production, mais également du régime alimentaire et du mode de consommation sont à l’étude. C’est ce que propose de faire l’étude présentée ici, en comparant divers scénarios de fonctionnement agricole et d’habitudes alimentaires au regard de leur impact sur l’environnement, et ce indépendamment de toute modification de climat.

Les scénarios comparés sont :

  • Le scénario Grand Paris 2040, avec une poursuite de la spécialisation des territoires dans leur production, le passage à une agriculture de précision, et le développement économique le long de l’Axe Seine Paris – Rouen-Le Havre.
  • Le scénario Auto-bio-demitarien, avec une refonte du système agro-alimentaire basé sur le bio, la fin des pesticides et des engrais de synthèse,  l’autosuffisance des territoires et la diminution de moitié des protéines d’origine animale dans l’alimentation des habitants.
  • Le scénario agriculture duale, qui ferait coexister le système de spécialisation avec 30 % du territoire qui fonctionnera en système auto-bio-demitarien dans les Parcs Naturels Régionaux et les Aires d’Alimentation de Captage d’eau potable.
  • Un scénartio Pristine, avec un retour total à l’état naturel, sans agriculture ni urbanisme. Ce scénario permet de poser un « état de référence » pour la comparaison des modèles.
  • Un scénario Retour aux années 80, qui abolit les normes environnementales et d’assainissement mises en place depuis les années 1980, et revient à un mode de consommation et donc de pollution antérieur aux législations environnementales.

Pour construire les scénarios et leurs impacts sur l’environnement, une chaîne de modélisation combinant le modèle GRAFS, le modèle RIVERSTRAHLER et le modèle MARS 3D de l’Ifremer ont été utilisés.

Au sortir de ces modèles, on constate que  si le scénario Grand Paris apporte quelques réponses positives sur l’environnement en amont du bassin et sur l’axe Seine, il entraîne également des pollutions plus importantes sur d’autres zones du bassin, notamment sur la partie avale, à l’exception de l’estuaire de Seine. Le scénario Auto-bio-demitarien, même s’il ne résout pas tous les problèmes de pollution, semble être le plus pertinent dans la préservation de l’environnement et l’amélioration de la qualité de l’eau. D’autre part, une analyse sur les conséquences du changement du système agroalimentaire indique que le système Auto-bio-demitarien, bien que moins productif que le scénario Grand Paris, permet bien d’alimenter tous les habitants du bassin, tout en préservant les exportations céréalières vers l’international. Ce scénario s’émancipe totalement de l’apport de fourrage importé d’Amérique du sud, mais implique également la fin des exportations des produits d’origine animale pour l’Ouest de la France. Ce scénario limite aussi fortement le potentiel d’eutrophisation des littoraux. Comme attendu, le scénario d’agriculture duale est intermédiaire, en termes d’effets sur l’hydrosystème aux deux scénarios qu’il fait coexister. Enfin, le scénario « Retour aux années 80 » témoigne de l’impact extrêmement positif de toutes les mesures prises depuis cette période, tant le tableau dressé est catastrophique.

Résumé de la présentation par l'auteur

Présentation

 

Discussion :

Question : Ces prévisions sont faites à climat constant ?

Réponse : Oui, sans prise en compte du changement climatique.

Remarque : Mais si on regarde les scénarios de la présentation précédente sur l’impact du changement climatique sur la qualité de l’eau du bassin, plus les scénarios présentés ici sans impact, et que les deux sont dans le rouge, on a un peu peur de ce que peut donner une accumulation des deux.

Réponse : Oui, mais il ne faut pas faire l’erreur de cumuler simplement les deux, il faut faire des tests de sensibilité pour comprendre les impacts dans leur globalité.

Remarque : On peut se sentir un peu affolé par les évolutions qu’on a à conduire en termes de changement de système agro-alimentaire. Parce que là, nous n’avons même pas les conséquences de l’industrie, notamment pétrochimique, dans ces scénarios, nous ne parlons parle que d’agriculture. Cela donne un sentiment d’impuissance.

Réponse : Je ne vais peut-être pas vous rassurer, mais cette impuissance, c’est un sentiment partagé par les chercheurs. Mais c’est tout de même rassurant de voir qu’il existe un scénario qui résiste à l’analyse quantitative. Le scénario Auto-bio-demitarien est biologiquement, physiquement et économiquement réalisable. Maintenant, comment arrive-t-on à ce changement structurel, c’est une bonne question.

Sur le scénario « Agriculture duale », comment peut-il être vraiment tenable, si on limite le système Auto-bio-demitarien  à des zones très localisées ? Au niveau de la distribution et des transports, mais aussi de la consommation de viande, comment cela pourrait-il se formaliser ?

C’est sûr, ce scénario pèche un peu sur ces aspects, par contre en ce qui concerne la reconnexion agriculture/élevage, c’est possible de le construire à cette échelle-là.

Remarque : Certes, mais on voit bien, comme ça été montré par exemple dans les présentations sur le plateau de Saclay, que c’est très compliqué de boucler un système de production et d’alimentation en local.

Réponse : En effet, sur certains aspects, ce scénario d’agriculture duale n’apparait pas comme un système très convaincant. Mais c’était aussi un exercice de modélisation pour voir si, en termes d’impact sur la qualité de l’eau, on voyait un effet, et c’est sûr qu’il y en a un.

Remarque : Il est vrai qu’en considérant par exemple les nitrates, l’agriculture duale apparait comme un bon compromis, avec un coût social et politique moins élevé. Mais je trouve qu’on passe un peu vite sur la question des pesticides. On se prive, je pense, d’un narratif sur les pesticides, parce qu’ils sont bien plus difficiles à modéliser et à suivre scientifiquement, et qu’en ne les prenant pas en compte, on a des résultats qui sont plus « propres » scientifiquement, alors qu’ils peuvent justement être un enjeu sociétal essentiel. Est-ce qu’il ne faudrait pas essayer de construire un narratif relativement pertinent en prenant en compte ces pesticides, plutôt que de ne rien faire sous prétexte qu’on ne peut pas les modéliser parfaitement ?

Le scénario Auto-bio-demitarien a l’air très agréable comme ça, avec moins de produits d’origine animale. Mais il correspond à une demande de consommation en France, et pas forcément à une demande mondiale, qui est plutôt en opposition, avec plus de consommation d’origine animale. Dans ce contexte, comment faire pour priver les producteurs français d’une exportation de ces produits ?

Réponse : Il n’est pas vraiment question d’interdire d’exporter des produits d’origine animale, dans le sens ou ces produits sont aujourd’hui majoritairement consommés en local. Maintenant, est-ce la baisse de la demande locale entraînera une baisse de la production ? C’est vrai qu’il n’y a pas de raison de le penser, et qu’il faudra donc un système d’accompagnement des pouvoirs publics pour assurer cette transition, et ne pas seulement compter sur le marché.

Remarque : Deux autres éléments de réflexion : il faut savoir que la part de l’Europe dans l’exportation  nette de denrées alimentaires au niveau mondial est extrêmement faible, de l’ordre de 0,24% pour l’exportation en balance nette céréalière par exemple. Le mythe de l’Europe nourricière du monde est bel et bien un mythe. Autre point, il ne faut pas mélanger la quantité d’exportation et la qualité de l’exportation. Exporter de la poudre de lait, ce n’est pas la même chose qu’exporter du fromage AOC, et pour cette dernière, on sait que les quantités sont faibles, et ne seront vraisemblablement pas impactées par le scénario Auto-bio-demitarien. Enfin, je retourne la question : Est-ce qu’on doit autoriser nos agriculteurs à polluer nos sols au nom du droit à l’exportation ? La PAC, c’est un financement collectif, est-ce qu’on doit payer collectivement pour un droit à polluer pour exporter ?

Remarque : Il semble, au-delà des questions d’ordre politique, que l’action de la biodiversité et notamment des organismes pollinisateurs, joue un rôle important dans l’agriculture. Il serait peut-être temps de faire rentrer cette biodiversité dans l’équation de nos systèmes agricoles.

Réponse : En effet, je ne l’ai pas exposé ici, mais dans les deux scénarios proposés, ABD et GP, la prise en compte de la biodiversité comme acteur dans l’agriculture est implicite : Le modèle ABD met évidemment la biodiversité au cœur du système agroalimentaire.

Remarque : La présentation qui est faite du régime demitarien est finalement assez rassurante. En voyant la comparaison entre l’assiette actuelle et l’assiette demitarienne, le changement ne parait pas du tout insurmontable. Il y a un gros travail de sensibilisation à faire auprès des habitants du bassin pour les rassurer et les faire passer à un régime demitarien. Il me semble qu’il y a de la pédagogie à faire en priorité dans ce sens-là, et que les acteurs du système agricole et de distribution seront en quelque sorte obligés de suivre.

Réponse : Tout à fait, mais d’ailleurs, je signale qu’en France, on est déjà dans un phénomène de stagnation, voire de petite diminution de la consommation de viande. Nous sommes dans une phase de décroissance, qui ne peut plus être considéré comme un signal faible. Les jeunes, par exemple, consomment moins de viande que leurs ainés, et ce n’est pas seulement expliqué par des raisons économiques. Je ne suis donc pas pessimiste sur cette voie.