Restauration de la continuité écologique. Trajectoire hydrosédimentaire d’une rivière aménagée, la Mérantaise

Restauration de la continuité écologique. Trajectoire hydrosédimentaire d’une rivière aménagée, la Mérantaise

Marion JUGIE1

1 Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, Laboratoire de Géographie Physique UMR 8591 CNRS

 

Les aménagements humains des cours d’eau ont très souvent des conséquences importantes sur la continuité écologique de ceux-ci. Mettre en place une restauration adaptée de cette continuité écologique ne peut donc se faire sans prendre en compte les aménagements hydrauliques anciens des cours d’eau. Cette étude historique, des chercheurs du LGP l’ont menée sur la Mérantaise (Yvelines, Essonne). En alliant analyse de données historiques et mesures de terrains, ils ont pu déterminer 3 grandes phases successives dans l’histoire de l’aménagement du cours d’eau.

La première phase identifiée, s’étalant du XVIIème au XIXème siècle, correspond à la mise en place progressive mais massive d’aménagements hydrauliques, en particuliers des moulins. Le XIXème siècle constitue « l’âge d’or » de ces ouvrages qui ont entrainé l’artificialisation de près de 80 % du linéaire actif de la rivière. Durant cette période, le bassin versant est essentiellement agricole, fournissant la matière première (farine) aux moulins du fond de vallée.  La deuxième phase (fin XIXème- 1ère moitié du XXème siècle) est marquée par la révolution industrielle qui profite aux grands hydrosystèmes au détriment des petits cours d’eau à faible énergie. Les moulins n’étant pas capables de se moderniser et s’adapter à cette nouvelle réalité, ils ont rapidement été abandonnés et/ou reconvertis, du fait de la déprise hydraulique. Dans un deuxième temps, les nouveaux aménagements ont concerné l’abandon des biefs perchés des moulins et la remise en eau de la « morte rivière », correspondant au lit naturel, et jusque-là utilisé comme bras de décharge des eaux de crues. L’artificialisation du linéaire de la Mérantaise fut ainsi ramené à 68 %. Enfin, la troisième phase, du milieu du XXème siècle à aujourd’hui, a vu le développement massif de l’urbanisation du bassin versant et une intensification de l’agriculture sur les plateaux, qui ont modifié de manière indirecte le tracé de la Mérantaise.  La tête de bassin a ainsi été artificialisée au moment de l’implantation de la Ville Nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines  dans la deuxième moitié du XXème siècle.

Aujourd’hui, une 4ème phase est en démarrage, avec des aménagements de restauration écologique qui ne permettront pas un retour à l’état d’origine comme l’entend la Directive Cadre Européenne sur l’Eau, mais qui rempliront, en théorie, des objectifs de rétablissement de la continuité écologique et de préservation de milieux aquatiques de manière fonctionnel et durable. La restauration écologique est donc elle aussi, une phase supplémentaire d’aménagement, plutôt qu’un retour à un état naturel avant aménagements, constituant un nouveau paradigme dans la trajectoire hydrosédimentaire de la rivière.

La Mérantaise est donc passée par 3 phases historiques d’aménagements humains qui ont chacune modifié artificiellement le tracé et les conditions hydrosédimentaires de la rivière. Elle entre aujourd’hui dans une phase de restauration qui, dans un sens, peut être analysée comme une 4ème phase d’aménagement, une nouvelle étape d’interventions humaines sur le lit de la rivière, qui conduira à restaurer la continuité écologique du cours d’eau et à préserver le fonctionnement des milieux aquatiques.

 

Résumé de la présentation par l'auteure

Présentation

 

Discussion :

Question : A-t-on une idée de la modification du débit de la rivière liée à l’urbanisation de la tête de bassin ?

Réponse : On a aujourd’hui un milieu caractéristique des cours d’eau en milieu urbain, avec donc un faible débit, associé à des pics de crue importants. Pour ce qui est de l’évolution passée, c’est difficile à estimer puisqu’on n’a pas de données avant 2012, date à laquelle nous avons installé des sondes de suivis de débit. Il faudrait éventuellement regarder avec un modèle pluie/débit et avec des données de Villebon-sur-Yvette, mais les deux bassins étant très différents, ce n’est pas sûr que ce soit pertinent.

La question de la restauration est bien posée en termes d’aménagement, et pas de retour à l’état naturel. Autant une décision de retour à l’état naturel peut être prise de manière arbitraire, autant pour les aménagements, c’est plus compliqué. Qui prend donc la décision de faire ces aménagements-là, et comment sont-ils discutés ?

A mon sens, cette décision revient toujours aux gestionnaires. Mais l’idée, c’est qu’on ne pense justement plus les restaurations comme des retours à l’état naturel, mais comme des matières à réflexion, à des analyses historiques. Les conditions hydromorphologiques actuelles sont en effet conditionnées par les aménagements précédents, et une restauration d’un tronçon de 100 mètre ne peut pas se limiter à ce qu’il y a juste avant le tronçon et ce qu’il y a juste après. Il faut une vision complète amont-aval. La décision revient donc bien aux gestionnaire, mais le travail d’analyse qui est mené par des chercheurs permet ceux-ci de mieux cerner les problématiques dans leur ensemble, et qu’ils n’envisagent pas de demander le retour à un état naturel d’une rivière artificialisée à 80 %.

Nous avons vu que sur la Mérantaise, il y avait eu dans le passé une exploitation de la force hydraulique, donc une forme de lien entre la rivière et la population qui l’habite. Est-ce que dans le nouveau paradigme qui est proposé il y a eu une réflexion sur le lien entre les habitants du bassin versant et leur rivière ?

Dans l’ensemble, les habitants sont attachés à leur cour d’eau. Ils sont attachés d’un point de vue patrimonial, mais également d’un point de vue plus émotionnel, comme le bruit de l’eau ou le paysage. Les propriétaires sont d’ailleurs généralement impliqués dans les différents travaux qui ont été menés sur la Mérantaise.

Remarque : Sur la question les liens des habitants à la rivière, il faut comprendre que, comme certains aménagements sont très anciens, les habitants connaissent leur rivière avec ses aménagements, telle qu’elle est. Ils ont donc une vision d’une rivière qui coule naturellement en fond de vallée, et ne se rendent pas forcément compte que ça n’est pas naturel, et que tout, y compris le fond de vallée, a été aménagé. On a d’ailleurs des cas de vielles maisons qui sont construite sur l’ancien lit naturel, de la rivière. On a ainsi une appréciation un peu faussée de la part des habitants, et c’est très difficile de justifier certains projets de restauration, car les habitants n’en voient que peu l’intérêt, trouvant la rivière très bien, très « naturelle » comme elle l’est.

Remarque : Sur le fait de ne pas parler de restauration, mais plutôt de « réaménagement » avec des nouvelles priorités, il semble que c’est effectivement avec cette approche là qu’on arrivera à avancer sur certains projets. Cela permet de sortir du système binaire « état naturel »/« état anthropisé » pour aller vers les enjeux actuels, comme la gestion des risques liés aux barrages, ou la qualité de l’eau.

Est-ce qu’on a, et cela s’adresse aussi à la présentation sur le barrage de la Pierre Glissotte, cette démarche qui est présente, de sortir du « retour à l’état naturel » pour aller plus dans la gestion des risques d’inondation ou de dégradation de la qualité de l’eau ?

Sur la Mérantaise, nous appliquons effectivement cette démarche. A titre d’exemple, on a parfois des situations où, pour revenir à l’état naturel, il faudrait effacer un seuil. Or cette suppression de seuil risquerait d’entrainer une érosion régressive, qui aura comme conséquences probables la fragilisation du pont en amont et une incision encore plus importante du lit de la rivière, soit une accentuation de la déconnexion du chenal avec les annexes hydrauliques, pourtant essentielles au bon état écologique des milieux aquatiques. Cette nouvelle situation pourrait donc elle-même être à l’origine d’une altération potentiellement plus forte des conditions hydromorphologiques de la rivière et donc des conditions écologiques de la Mérantaise, etc. On en conclut donc que finalement, ce seuil joue un rôle de point dur en maintenant le fond du lit et est plutôt bien là où il est.