La prospective des systèmes agri-alimentaires du bassin de la Seine : entre commodification industrielle et hybridation alimentaire et territoriale

La prospective des systèmes agri-alimentaires du bassin de la Seine : entre commodification industrielle et hybridation alimentaire et territoriale

Sarah LUMBROSO1

1 Applications des Sciences de l’Action (AScA), Paris

 

Le système de production et de consommation des denrées alimentaires dans le bassin répond à l’heure actuelle à une logique d’industrialisation, d’augmentation des volumes et de baisse des prix. Mais de plus en plus de signaux tendent à émerger aujourd’hui au sein de la population indiquant la possibilité d’un changement de modèle de consommation alimentaire.

L’étude présentée ici propose de s’interroger d’une part sur la réalité des attentes des consommateurs, de confronter ces attentes avec ce qu’apporte le système actuelle, afin de poser les bases d’une prospective de ces systèmes de production et d’alimentation du bassin de la Seine.

Un premier travail a été effectué sur les attentes des consommateurs face aux produits d’alimentation : Biologique, localité, origine des produits, marque, commodité. De ce travail, un gradient d’impact environnemental a été développé, allant du positif dans les attentes d’agriculture biologique, à négatif dans les comportements de commodité.

Une analyse des liens entre les différents acteurs du système agri-alimentaire et de leurs attentes respective a également été faite, révélant des intérêts parfois divergents. L’apparition de nouvelles valeurs sociales du consommateur liées à l’alimentation (préservation de l’environnement, bien-être animal, commerce équitable) provoque une segmentation de l’offre alimentaire qui s’oppose à la stratégie de standardisation actuelle (baisse des prix, gros volumes, peu de diversité). De ces deux moteurs que sont la segmentation et la standardisation né ainsi une hybridation des stratégies agri-alimentaires, sur laquelle plusieurs scénarios peuvent se construire.

  • Un scénario tendanciel, dans lequel la commodité reste le système par défaut et majoritaire, laissant exister de nombreuses niches marginales (bio, commerce équitable, etc.)
  • Deux scénarios duaux, qui découleraient du système actuellement en place, avec un scénario « territorial », qui orienterait l’alimentation et la production vers une image de terroir local, plus ou moins biologique, et une consommation locale des produits, et un scénario « filières », qui laisserait peu de place à l’échelon local et entreprendrait de changer les filières existantes vers plus d’hybridation. Dans ces deux scénarios, l’impact environnemental reste extrêmement variable.
  • Deux scénarios de rupture, un auto-bio-demitarien, impliquant une forte rupture sociologique et une réorganisation locale de la chaine alimentaire, un autre qui viendrait d’une restructuration des chaînes alimentaires à l’échelle nationale, voire européenne, par le biais d’un changement de régulation.

En conclusion, ce n’est pas tant le consommateur qui fera changer la chaîne alimentaire, que les acteurs et relais dans le système de régulation de cette chaîne, qui doivent faire évoluer cette chaîne pour correspondre d’une part aux attentes des consommateurs, mais également à des enjeux plus sociétaux tels que la qualité de l’eau.

 

Résumé de la présentation par l'auteure.

Présentation

 

Discussion :

Est-ce qu’il n’y a pas des différences d’engagement environnemental à divers points de la chaîne, par exemple, un producteur bio dont la production serait ensuite traitée, emballée et transportée par un système très polluant ? Deuxième question qui fait suite, les grande chaines de distribution qui font du bio par intérêt plus que par véritable engagement environnemental, est-ce une bonne chose au final ? Cela permet certes de faire connaitre et acheter du bio à des prix moins chers, mais est-ce du « vrai » bio ?

Réponse : Pour la première question, oui, il existe beaucoup d’exemple de production bio qui ne sont pas valorisées en tant que telle du fait des mécanismes de la chaîne alimentaire. Par exemple, dans le vin, il y a beaucoup de production bio qui termine en bouteille conventionnelle car la filière ne permet pas, pour diverses raisons, de valoriser cette production en tant que « bio ». D’autre part, on voit, par exemple avec les fruits, des produits bio en supermarchés, qui sont emballés, pour les séparer des productions conventionnelles, qui elles, ne le sont pas. Concernant la deuxième question, je pense qu’il y a beaucoup d’avis divergents sur la question de la filière industrielle bio, on peut par exemple dire que ça ne correspond pas aux idées « bio » originelles, que l’emballage y est beaucoup trop présent, etc. C’est un débat compliqué, nous sommes ouverts aux avis ici.

Remarque : Il ne faut pas être caricatural, et vers aucun des deux bords. Il y a des études qui montrent que la présence du bio en supermarché n’a par exemple pas vraiment d’impact sur l’achat du bio par les classes défavorisées. Mais ces produits sont bien des produits biologiques, c’est simplement que leur valeur ajoutée demeure aujourd’hui captée par des personnes avec un pouvoir d’achat plus fort.

Remarque : C’est un sujet qui mérite effectivement une évaluation approfondie, il y par exemple une étude de l’ITAB qui compare les systèmes les systèmes bio et le système conventionnel et qui conclut à un meilleur impact sur l’environnement dans la totalité de la filière bio. Maintenant, je pense qu’on peut faire beaucoup mieux avec le bio, notamment sur la question de la reconnexion agriculture/élevage.

Est-ce que vous avez un peu travaillé au couplage entre vos recherches et le travail de Gilles Billen et son scénario dual avec des zones protégées d’alimentation bio ?  Est-ce que la mise en espace est un élément que vous prenez en compte dans vos scénarios ?

Réponse : Nous avons l’ambition de le faire par la suite. On espère pouvoir le faire, même si c’est compliqué de faire cohabiter un système de grande distribution et un système de filière spécialisée pour les zones de « bio ».

Dans votre tableau des attentes des consommateurs, ne faudrait-il pas intégrer une variable supplémentaire, qui est le régime des consommateurs ? Entre le régime conventionnel et le véganisme, outre le bio, la localité, la marque, etc, il me semble qu’il y a des attentes particulières qui impactent également la qualité de l’eau.

Réponse : C’est effectivement une dimension à prendre en compte. Maintenant, comment va-t-on l’intégrer dans ce tableau, cela reste compliqué. On peut par exemple être végane et manger principalement des marques, ou être omnivore et manger exclusivement du bio. Les données risquent de se croiser. Mais oui, à terme, il faut trouver un moyen d’intégrer le régime alimentaire dans l’analyse

Remarque : Une précision sur la question des grandes distributions : ce n’est pas parce que c’est du bio Carrefour, Intermarché ou Leclerc que ce n’est pas du bio. S’il y a le logo, ça veut dire que toute la filière est normée. Le producteur, le transformateur et le distributeur ont tous un cahier des charges à respecter.

Comment avez-vous travaillé sur la construction de cette analyse du consommateur, avez-vous par exemple pris en compte les évolutions du système familial, de l’augmentation des foyers monoparentaux ? Et deuxième question, le fait de réintégrer l’élevage dans l’agriculture, est-ce que ce n’est pas renoncer totalement à l’élevage industriel ? Parce les deux types d’élevages ne me semblent pas compatibles en cohabitation.

Réponse : Ce qu’on a tiré de cette analyse, c’est d’abord que dans les années 60, il était plus facile de classer les comportements alimentaires en fonction des classes sociales ou des structures sociologiques des personnes. Maintenant, c’est beaucoup plus compliqué. On peut être d’une classe sociale défavorisée et manger bio, et être d’une classe sociale élevée et avoir un impact considérable sur l’environnement.

Remarque : Tout à fait, et j’irai même plus loin dans l’analyse, dans les nouvelles structures familiales, qui fait à manger ? C’est une vrai question, y a-t-il encore une personne qui transforme les aliments brut en plats ? Cela interroge encore notre rapport actuel à l’alimentation.

Remarque : C’est vrai, et cela apporte encore de la complexité. Cela met en difficulté nos modèles et nos prospectives. Par exemple, la question du glyphosate pourrait entrainer d’ici quelques années des ruptures très importantes qu’on ne peut pas forcément prévoir. Il n’y a pas que les structures de consommation à prendre en compte.

Il est fait mention de « régulation ». De qui, ou de quoi parles-on, quel acteur, quel moyens ?

Réponse : Ce sont les organismes qui fixent les normes : Ministères, parlement, législateurs, nationaux ou européens.

Depuis plusieurs jours, nous avons beaucoup de présentations et d’études qui nous parlent de rupture. En tant que chercheurs, et pour certains d’entre nous, en tant que jeunes chercheurs, quels peut être notre rôle dans ces mécanismes de rupture ? Est-ce que notre travail s’arrête à la recherche, ou doit-on s’emparer des moyens de médiation, de vulgarisation, de tribune de presse, pour s’adresser à divers publics : Professionnels, industriels, élus, grand public, etc ?

Réponse : Nous avons tous, je pense, un avis personnel sur la question. Le mien est le suivant : on ne peut pas se contenter de mettre sur la table des scénarios et de dire à l’Etat « voilà, nous avons fait ça, maintenant faites ce que vous voulez ». Je pense qu’il faut faire plus, et je pense que l’activité de chercheur n’est pas incompatible avec une activité militante.

Remarque : pour revenir un peu sur la question des régulateurs, il y a des acteurs qui agissent également auprès des agriculteurs pour les accompagner, les sensibiliser, les former, et que c’est aussi une forme de régulation qui ne passe pas par la législation. Par exemple, en Pyrénées Atlantique, il y avait des agriculteurs bio qui n’arrivaient pas à valoriser leur production à travers les filières à leur disposition, et qui ont dû abandonner. Donc, il y a quelque chose à faire, notamment sur les coûts, sur l’acheminement, sur plein de petits aspects qui nécessitent des intermédiaires qui permettent une certaine régulation.

Réponse : Oui, c’est toute la question du bio : comment fait-on pour monter en masse, pour investir le marché de la consommation tout en s’affranchissant des filières conventionnelles déjà en place, qui amènent vers la standardisation ? C’est à mon sens le cœur de la question actuelle du bio.