Comment s’est construite la question de la qualité de l’eau depuis 1850 - Projet MAKARA

Comment s’est construite la question de la qualité de l’eau depuis 1850 - Projet MAKARA

Laurence LESTEL1

1 Sorbonne Universités, UPMC, CNRS, EPHE, UMR 7619 Metis,4 place Jussieu, 75005 Paris, France.

 

Le projet MAKARA, qui s’est terminé cette année, consistait en un travail de recherche et d’analyse sur la société face aux changements de la qualité de l’eau depuis 1850, en prenant en compte de nombreux aspects : scientifiques, légaux, sociaux et sociétaux. Projet fondamentalement interdisciplinaire, MAKARA est bâti sur trois piliers : la mesure scientifique de l’état du milieu,  la perception de la qualité de l’eau par les acteurs, et enfin la qualité telle que définie par la réglementation.

Cette présentation, qui n’aborde qu’une partie de ce qui a été traité dans le cadre de ce projet, revient sur la construction des indices permettant de tracer des trajectoires qui tiennent compte de ces trois piliers, et de tirer des conclusions sur l’évolution de la qualité de l’eau à travers différentes contaminations ou éléments de dégradation de cette qualité : PCB, nitrates, métaux , matière organique, eutrophisation des rivières ou des littoraux.

Un indice de « Perception/Knowledge », noté P, correspond au degré de connaissance scientifique de l’état du milieu. Il est mis en fonction d’un indice A, d’action, qui estime l’efficacité des actions menées pour rétablir un bon état écologique. On constate alors que toutes les contaminations ne sont pas traitées de la même manière au regard des connaissances que l’on a de leur impact sur le milieu. A titre d’exemple, les métaux ont très vite fait l’objet de mesures de régulation, bien que les connaissances sur leur impact en termes de qualité d’eau étaient faibles (indice P1/P2 « Alerte/acquisition de connaissance »). A l’inverse, le phénomène d’eutrophisation n’a bénéficié d’aucune action particulière avant d’atteindre le point P3/P4, soit la limite Consensus scientifique/ Compréhension dans sa complexité. Autre cas particulier, la question des nitrates fait aujourd’hui l’objet d’actions progressives encore insuffisantes pour rétablir le bon état écologique, bien que le stade P4 (Compréhension dans sa complexité) ait été franchi en 2007.

De cette différence de trajectoire, des facteurs de « perception de la qualité de l’eau » sont déduits, tels que l’invisibilité de la pollution, le type de gouvernance associée, les limites techniques de la restauration, les organismes d’influence ou de contrôle de la législation, ou encore le statut de telle ou telle rivière.

Cette lecture de la société face à la qualité de l’eau permet aujourd’hui de tirer plusieurs conclusions. La première est qu’il n’existe pas de linéarité entre connaissance, mesure et action. Elle permet de mettre en avant le rôle des crises et des alertes sur la capacité de la société à effectuer des actions. Mais surtout, elle confirme le rôle décisif du politique dans l’efficacité ou non d’une restauration du bon état écologique, et donc de mieux considérer l’influence que peuvent exercer certains organismes ou lobby dans le mécanisme de législation.

 

Résumé de la présentation par l'auteure

Présentation

 

Discussion :

Question : Merci pour cette présentation très intéressante sous bien des aspects. Nous avons, l’impression dans cette lecture, qu’il n’y a pas de retour en arrière, ni dans la connaissance, ni dans les actions menées. Comment sont prises en compte les formes de négationnismes auquel on est parfois confronté sur certaines questions, comme les nitrates ?

Réponse : C’est vrai, et les nitrates en sont en bon exemple. Nous les prenons en compte, mais nous n’avons pas voulu les inclure dans les schémas que nous vous avons présentés ici, car ils sont déjà assez complexes. Si on incluait les autres paramètres, on ne verrait plus les trajectoires apparaitre de manière lisible. Pour les nitrates, ils sont mesurés depuis le début du XXème siècle, mais n’ont été considérés comme problématiques qu’à partir des années 70. Ce qu’il faut donc tirer comme analyse, c’est qu’il n’y a pas de linéarité entre connaissance, perception et action dans le domaine de la qualité de l’eau.

Concernant les PCB, une « réponse de la société » a été indiquée en paliers de ppm. Qu’est-ce que ça représente ?

Ce sont essentiellement des paliers réglementaires. Ce sont des normes, des réductions d’usage, etc.

Dans votre analyse, vous ne prenez en compte que l’eau des rivières, mais pas l’évapotranspiration et ou les eaux souterraines, etc. N’est-ce pas un facteur déjà limitant par rapport à la prise de décisions ? Lorsqu’on doit prendre une décision d’ordre réglementaire, il faut en effet avoir connaissance des implications dans tout le milieu, connaitre le système d’épuration naturelle de telle ou telle zone, etc.

Oui, c’est un facteur limitant, mais nécessaire pour assurer une continuité sur 150 ans. Le projet était d’ailleurs limité par sa construction même, aux eaux de rivière. Mais nous sommes conscients que pour prendre des décisions, il faut connaitre l’ensemble des interactions et des implications des différents milieux aquatiques.

Remarque : Pour le SDAGE 96, donc avant la loi sur l’eau, nous (AESN) avions accès à très peu d’informations sur les eaux souterraines. Pour convaincre qu’ il y avait bien des problèmes de pesticides dans la nappe de Beauce, nous avions développé une carte avec une collègue, qui était issue des données des stations d’épuration de la zone, et qui, bien que n’ayant pas une valeur scientifique forte et établie, a permis d’éviter le déni de la pollution des nappes souterraines, et d’enclencher une prise de conscience.

Remarque : Il est très clair que tous les savoirs ne passent pas forcément par les savoirs scientifiques au sens institutionnalisé du terme. Il y a bien d’autres formes de connaissance qu’on peut avoir sur un milieu donné.