La construction commune de connaissances pour la gestion de l’eau et des milieux : Regards croisés opérationnels - chercheurs sur les nitrates et leurs normes

La construction commune de connaissances pour la gestion de l’eau et des milieux : Regards croisés opérationnels - chercheurs sur les nitrates et leurs normes

Catherine Carré1*

1 Paris 1 Panthéon-Sorbonne, LADYSS
* carre@univ-paris1.fr

L’étude présentée a pris l’exemple des nitrates pour parler des interfaces entre chercheurs, gestionnaires et société civile. Une question sensible et politique, liée à la prolifération d’algues vertes, d’où l’importance de bien définir la place du chercheur face à ces problématiques. L’étude a porté sur deux panels de chercheurs, gestionnaires et acteurs de terrains, l’un en Seine et l’autre en Bretagne. Celle-ci a mis en valeur le problème de la fixation des seuils et des normes : Le seuil fixé à 50 mg/L pour le nitrate n’est en réalité qu’une valeur arbitraire, fixée pour faciliter la sortie de la pollution aux nitrates tout en étant acceptée par la société. Pourtant, du côté des scientifiques, on s’accorde à dire qu’un seuil de 10mg/L serait bien plus adapté pour la bonne tenue des écosystèmes, en particulier des estuaires.

Dès lors, comment faire accepter un changement de seuil à la société, alors même qu’elle fait des « efforts » pour atteindre le premier ? À quel moment l’information est-elle mal passée pour que la société pense que le seuil de 50 mg/L était un seuil scientifique acceptable pour la préservation des milieux ?

Conclusions : L’étude a relevé les positions les plus communes des chercheurs vis-à-vis des problématiques sociétales liées à leur objet de recherche scientifique. Du chercheur explorateur du savoir, qui présente ses conclusions, puis laisse le soin à la société d’agir, au chercheur impliqué dans la mise en place de solution concrète et de sensibilisation, l’éventail est large, mais également clivant. Y-a-t-il une approche plus appropriée qu’une autre ? La question de la responsabilité du chercheur dans l’utilisation de son travail est posée.

 

Résumé de la présentation par l'auteure.

Présentation

 

Discussion et débat de fin de session:

La discussion s’est ouverte sur le fait qu’à aucun moment il n’était fait mention de « valorisation » ou de « transfert technologique », alors que les conclusions présentées sont le fondement même de ces notions-là, qui deviennent par ailleurs très importantes pour le PIREN-Seine. L’échange qui a suivi a révélé que ces notions étaient évidemment présentes chez les chercheurs impliqués ainsi que dans l’étude, d’autant plus que lorsqu’on veut valoriser des connaissances, il faut les prendre dans leur contexte de production. Il faut également respecter ce que les chercheurs acceptent d’investir dans la communication de leurs travaux. Certains sont impliqués dans la valorisation, d’autres pas, et il faut respecter leurs positions.

Une question a été posée concernantl’identité des acteurs, et sur la manière de les mobiliser. Le terme d’acteur est souvent employé au sens large, et c’est le cas ici, puisqu’il englobe les acteurs de l’eau, les agriculteurs, les personnels de terrain et les décideurs politiques. Mobiliser ces acteurs pose donc la question de la légitimité, car parfois, les chercheurs et gestionnaires ne se sentent pas en position de dire ce qu’il faut faire et ne pas faire à ces acteurs. Cela prend donc du temps. Cela est fait au cas par cas, pour installer une relation de confiance. Pour compléter cet échange, la question du lien a été abordée comme élément fondamental d’une bonne communication : Le lien entre chercheurs, opérationnels, élus, agriculteurs, mais également le lien entre les chercheurs eux-mêmes. La voix des chercheurs qui sont aussi des élus pourrait également être plus audible. Le PIREN-Seine est donc un lieu idéal pour ce genre de discussion, puisque le programme réunit beaucoup de ces acteurs.

La discussion s’est par la suite orientée vers la question du seuil de 50 mg/L de nitrate dans l’eau. Il a été rappelé que ce seuil n’a pas été choisi au hasard, et qu’il répond à des normes de toxicité très précises en ce qui concerne l’alimentation humaine. Il est également possible que la confusion soit entretenue par le fait qu’on a associé une norme environnementale à cette norme de potabilité. Ce seuil joue visiblement ce double rôle, alors que l’on sait qu’une norme de potabilité n’est pas forcément synonyme d’un bon état environnemental. Il y a même une grande différence, car l’eau potable peut être traitée par la suite.

Il a été fait part d’une certaine inquiétude de voir que le doute quant à la toxicité des nitrates était toujours présent au sein des acteurs de l’eau. En effet, on entend parfois des relativisations de la pollution par les nitrates, comme une comparaison aux pesticides. Il a donc été rappelé que les nitrates, quand ils sont ingérés, se transforment en nitrites, qui sont des molécules toxiques. Les échanges qui ont suivi ont également été dans le sens de cette inquiétude. Il a été signalé que même à l’OMS, il y avait des rapports, de chercheurs ou autres, qui tendaient à relativiser ce seuil de 50 mg/L.

Dans les réunions « SEINE », les chercheurs ont ainsi dû insister pour dire qu’il ne fallait pas lâcher sur la question du nitrate, et qu’il fallait continuer d’agir pour faire baisser les taux. En Bretagne, les personnes présentes aux réunions étaient encore plus dubitatives de cette norme de 50 mg/L, sans même aborder la question du seuil à 10 mg/L, qui serait, selon certains, « issu de chercheurs agités du bocal ». Les chercheurs ont donc bien insisté sur l’importance des seuils, et ont appelé à rester vigilant sur cette question du nitrate.

Certains acteurs associatifs de terrain ont également assisté  à un véritable déni de réalité sur les nitrates de la part de certains agriculteurs. Il a été fait état de campagnes de relativisation sur la quantité de nitrate ingéré, ou même sur l’aspect naturel des nitrates, prétendant qu’ils viendraient naturellement des forêts environnantes, et ce malgré la présentation d’études très pointues et les actions de sensibilisation menées. Certains chercheurs et acteurs associatifs se retrouvent parfois face à des techniques très perfectionnées de désinformation. Dès lors, comment faire, devant des agriculteurs qui dépendent de l’épandage de nitrate pour des raisons économiques, pour lutter contre cette désinformation constante sur les nitrates ?

Dans les échanges qui ont suivi, il a été souligné que dans les territoires où il y a des enjeux économiques et des lobbys, il y aura toujours des personnes pour agiter le manque de connaissances, ou entretenir le doute en utilisant « la » contre-étude, et prétexter l’ignorance pour continuer d’agir. C’est là que la norme légale intervient. La norme est là pour mettre fin à l’incertitude et éviter le déni, et c’est à partir de cette norme qu’on peut faire un travail pour convaincre les acteurs de se plier au seuil établi.

Un problème récurrent dans la gestion de la toxicité et de la pollution de certains produits, a par la suite été l’objet de quelques échanges. En effet, il existe une différence de traitement du savoir scientifique dès qu’un produit commence à avoir des conséquences environnementales visibles. Lorsqu’une pollution devient visible pour la société, c’est à ce moment que l’expertise scientifique vient apporter son aide dans une réelle action. Mais à l’inverse, quand l’utilisation de certains produits toxiques se fait discrètement, sans conséquence environnementale visible, peu de décisions sont prises. Ce problème ne marque-t-il pas les limites de l’approche environnementaliste ? Les chercheurs ne seraient-ils pas en partie responsables, d’une part de cette passivité face à certaines pollutions invisibles mais bien réelles, et d’autre part de cet accompagnement « sympathique » qui est adopté dès qu’une conséquence environnementale devient trop visible ?

Cette question de la responsabilité des scientifiques est aujourd’hui centrale au sein des groupes de recherche. En tant que scientifique, en cherchant à préserver la marge d’incertitude pour des raisons d’honnêteté intellectuelle, ne scions-nous pas la branche sur laquelle nous sommes assis ? Doit-on opter pour un discours plus robuste, moins nuancé, plus simple, pour faire passer nos messages ?

De la même manière, il est de la responsabilité des chercheurs de pouvoir répondre aux gestionnaires ou aux décideurs qui demandent quelles sont les connaissances scientifiques assez solides pour pouvoir engager des mesures. C’est d’ailleurs là qu’existe un clivage dans la communauté scientifique, entre ceux qui disent vouloir prendre cette responsabilité et tentent de s’investir dans la communication du savoir, et ceux qui veulent préserver l’indépendance de la science, et laissent aux décideurs et aux gestionnaires la responsabilité d’agir. Dans cet échange, il a été fait part de l’importance des CLE (Commissions locales de l’eau) des SAGE (schéma d'aménagement et de gestion de l'eau), lieux d’échanges entre scientifiques, gestionnaires, société civile et élus. Une piste à étudier serait de proposer des guides opérationnels aux personnes qui sont dans ces CLE, pour pouvoir progresser sur le plan local. Car c’est peut-être par le local, qu’une solution globale émergera.

Il a alors été rappelé que concernant ces éventuels guides, le savoirproposédevra être adapté, traduit, pour qu’il soit correctement utilisé. Or, il faut que tout ce travail de traduction, de valorisation, parle à la personne concernée, et propose des solutions à ses problèmes, dans son langage. Or pour l’instant, si les connaissances scientifiques qui permettent de répondre à ces problématiques sont bel et bien acquises, tout le travail de traduction reste encore à faire.

Par la suite, un autre aspect de la pollution aux nitrates fut abordé, celui des flux à la mer. Dans le cas de la pollution marine qui découle des nitrates, nous savons aujourd’hui que ce taux de 50 mg/L est beaucoup trop élevé par rapport à un taux « naturel ». Même en prenant le seuil de 18 mg/L, cette pollution reste trop élevée, le taux naturel de nitrate, sans l’apport de l’agriculture, étant autour de 1mg/L. Fait-on alors bien de s’interroger sans fin sur ces normes à 50 ou 18 mg/L, qui seront, quoi qu’il arrive, néfastes pour l’environnement côtier, et ne devrait-on pas parler de ce taux naturel et de la réelle menace qui pèse sur les écosystèmes ?

Dans l’échange qui suivit, le seuil de 10mg/L a été avancé pour éviter l’eutrophisation côtière. Le problème est que ce seuil n’est pas acceptable par la société, et ne serait en aucun cas appliqué. Ce qui porte la question à un niveau plus global : qui est « la société » ? Ne faudrait-il pas se questionner sur le type de société dans laquelle nous voulons vivre, et imaginer quelle serait la société pour laquelle 10 mg/L c serait acceptable ? La question dépasse en effet le simple sujet des nitrates :nous parlons de changer d’agriculture, de modèle écologique, de modèle économique. Quel monde voulons-nous, finalement ? Parce qu’il est possible d’envisager un modèle dans lequel les acteurs, gestionnaires, chercheurs, sortent un peu de leur rôle institutionnel, pour porter des casquettes un peu différentes de celles portées actuellement. Pour certains chercheurs du programme, c’est ce à quoi aspire le PIREN-Seine : aller vers plus de globalisation et envisager des changements de société à grande échelle. Il faut donc réfléchir aux moyens à disposition pour mettre le savoir issu de la recherche scientifique au service de l’action collective.

Cet échange entre chercheurs sur la place du chercheur a particulièrement été apprécié par les établissements partenaires du PIREN-Seine. Les gestionnaires du programme ont d’ailleurs relevé le fait qu’actuellement, les chercheurs soulèvent les problèmes, puis mettent la société devant ses responsabilités pour trouver des solutions. Or, un des freins à l’action, c’est l’incertitude due au débat scientifique. Et c’est là que la responsabilité des chercheurs prend son sens. C’est à ce moment que  le discours doit être traduit et clarifié, pour permettre aux politiques de prendre des bonnes décisions, sans laisser l’incertitude scientifique servir de faille.

Une autre problématique a été relevée suite à cette question de traduction du savoir scientifique. Dans le cas des agriculteurs, certains sont dans une obligation de moyens, de résultats et de rentabilité, dans laquelle ils sont parfois englués, et qui rentre parfois en conflit avec le discours scientifique qui est diffusé auprès de ces acteurs en particulier. Peut-on réfléchir sur les techniques de dialectique à utiliser pour que notre discours puisse cohabiter avec une obligation de résultats et de moyens à laquelle les acteurs sont soumis au niveau local ?Encore une fois, tout dépend des chercheurs concernés. Certains sont à l’aise avec l’idée de réduire ou de simplifier leur discours, d’autres cherchent la précision scientifique pour décrire un phénomène et sont moins enclins à « vulgariser » leur savoir. Le rapport à la science et à l’action est donc hétérogène parmi les chercheurs.

Suite à ces discussions, la question du rapport à la presse et au média a été posée, et la possibilité de rendre le PIREN-Seine militant, publiant des communiqués de presse ou participant à des tribunes a été évoquée. Mais il a été relevé que le communiqué de presse n’est pas la seule manière de militer. Le PIREN-Seine, depuis ses débuts, défend avec ses partenaires une certaine vision de l’avenir du territoire. Le programme n’est pas là pour faire de la science à l’état pur, mais pour proposer des solutions au bassin. Et même si le PIREN-Seine ne communique pas sa vision de façon explicite, les productions scientifiques du PIREN-Seine interagissent fortement avec le débat public. N’est-ce pas déjà, une forme de science militante ? Pour la question de la relation aux médias, ne serait-ce pas là un rôle à confier à la cellule transfert du PIREN-Seine, à l’instar des autres missions de traduction des savoirs ?

C’est ce terme de traduction qui a été l’objet du dernier thème de cette discussion. Selon Jean-Claude Deutsch, membre fondateur de la cellule transfert du programme, la traduction est essentielle pour que les acteurs puissent se comprendre.Un exemple a été utilisé pour souligner l’importance de la traduction : si l’on met des chercheurs, des gestionnaires et des élus dans une salle, sans préparation préalable, aucun d’entre eux ne parviendra à comprendre la position de l’autre sans qu’il y ait un véritable effort de communication.  Il y aura des problèmes de compréhension des concepts scientifiques par les élus, des situations de gestion qui ne seront pas compris par les scientifiques, et des enjeux sociétaux qui ne seront perçus que par les élus. Il apparait donc essentiel qu’il existe des personnes dont ce soit proprement le métier que de traduire les concepts d’un acteur à un autre, en gardant une indépendance vis-à-vis d’eux.

C’est sur cette idée de cellule de transfert indépendante que Nicolas Flipo, directeur du PIREN-Seine, est venu clore le débat. Car le danger de laisser aux scientifiques la responsabilité de la traduction et de la vulgarisation de leur travail, c’est de glisser à terme vers une science de moins en moins indépendante, et de ce fait de moins en moins précise et fiable. Le véritable enjeu de la communication des savoirs scientifiques, c’est celui de préserver la bonne qualité du travail des chercheurs, tout en s’assurant d’un bon suivi des recommandations scientifiques au sein de la société civile. Le développement et la préservation d’une cellule dédiée uniquement à cette tâche parait donc essentiel pour répondre à cet enjeu. Enjeu qui, d’après les débats qui ont animé cette première session du colloque, semble plus que jamais d’actualité.